Done deal

Dèche

On avait à peu près tout essayé. Alain, qu’on appelait Gorille, à cause de sa corpulence et de ses bras trop courts, avait d’abord été chercher tous les mégots de joints qu’il pouvait trouver dans les cendriers de l’appart, et même dans les poubelles de la cuisine. Ça en faisait une bonne poignée.

Il les avait soigneusement désossés et il avait récupérés tout ce qui pouvait encore se fumer. En réalité des restes de mixte à moitiés carbonisés. On avait mélangé tout ça avec une clope et fait tourner ce qu’il appelait « le joint du lendemain ». C’était un peu comme fumer un mélange de charbon et d’huile rance. Les poumons morfalaient à mort mais la tête restait froide. C’était pas le but recherché. Il paraît que c’est dans le froid que le cerveau fonctionne le mieux. Les nôtres carburaient à mort pour le coup, en mode réfrigération, et avec comme seul but de trouver le moyen de les rendre le plus inefficaces possibles.

Romain, qui moulinait en roue libre comme tous les artistes, genre le gars qui a oublié sa tête dans le micro-ondes, nous a balancé qu’il avait entendu parler d’une plante que tu faisais bouillir et que tu buvais comme une tisane : « Après tu mets deux sucres et tu t’enfiles ça easy comme une petite camomille du soir. Sauf qu’y paraît que c’est mieux que des buvards ou des champis ». Je l’ai regardé comme un vendeur à deux balles qu’à jamais épluché une patate de sa vie et qui essayerait de nous fourguer un presse-purée sans moteur.

« Et où est-ce qu’on va la chercher cette plante magique dont tu connais même pas le nom, Docteur Romain ? » il lui a demandé Gorille. C’est vrai qu’il commençait déjà à nous faire chier avec son idée à la con Romain-l’artiste. Il suffisait qu’il ait entendu un type à qui quelqu’un avait raconté un truc ou qui connaissait un super plan pour qu’il saute dessus à pieds joints et nous le ramène en frétillant de la queue comme un clebs. Il nous soulait sans arrêt avec ses théories à deux balles. Lui, c’est sûr qu’il l’achèterait le presse-purée sans moteur et même qu’il le payerait deux fois le prix. Nous on voulait juste se foutre en l’air sans qu’il se la ramène avec ses théories fumeuses sans rien à fumer. « Faut que tu sortes de l’abstrait mec » que j’lui ai balancé ! Et Gorille s’est esclaffé de rire à s’en taper sur les cuisses.

Même Anouk, la petite chérie de Romain, s’est mise à se marrer. On aurait dit une souris qui glousse. Et entre deux gloussements elle lui a définitivement pourri son plan à Romain. Pasqu’elle, Anouk, la botanique elle connaissait avec sa mère préparatrice en biologie. « C’est surement de la Datoura ta plante Rom. Le frère d’une de mes copines s’est fait une tisane comme tu dis. Le problème c’est que tu sais pas comment doser le truc. Résultat le mec est resté croché. Ma copine m’a dit que ça lui avait brulé la tête et que les médecins savent pas si il va redescendre un jour. Et même s’il redescend un jour, y a des morceaux qui vont rester accrochés aux branches ».

Ça a jeté un froid. Ce qui fait qu’on s’est tous mis à réfléchir encore plus, les neurones en version cryogènée. C’est Gorille qui a trouvé la solution « on a qu’à y aller aux médocs. Ça au moins on peut doser et ma mère a plein de trucs qu’on lui a donné quand elle a eu son accident et qu’elle s’est peté l’bras. »

Black-out

C’est pas vraiment que sa mère se méfiait et planquait ses boîtes de médocs. C’est juste qu’elle aimait un peu trop téter d’la boutanche et que ça la rendait plutôt bordélique. Ça nous a pris un bon moment mais on a fini par trouver trois boîtes de codéine et deux de Dafalgan. Celles-là, Anouk, qui lisait toujours les dates de péremption et les notices d’utilisation comme sa maman lui avait appris, elle nous a dit qu’elles avaient dépassés la date limite de presqu’un an. C’est vrai que la mère de Gorille elle avait retrouvé l’usage de son bras depuis un moment. Y avait intérêt remarque, avec un fils comme le gros Alain, les tatanes ça fusait en série. «On aura qu’a doubler les doses pour celles -là » il a balancé Gorille, en soulevant ses petits bras.

On a chacun pris trois Codés et, comme on doublait les périmés, six Dafa. A quatre, ça faisait qu’on avait presque sifflé une boîte de chaque. Même en les faisant descendre avec les deux bières que Romain avait réussi à piquer chez lui, c’était vraiment dégueulasse. En fait la bière c’était une vraie connerie pasque quand tu rotais t’avais un putain de goût chimique, comme si tu t’étais avalé un accident à l’usine Firmenich. On a attendu un moment mais ça nous laissait froid comme la pierre. Et nous on voulait être stone, pas rester froid.

Y a juste Anouk qu’a dit qu’elle se sentait plus légère. Mais elle doit même pas faire 40 kilo la meuf. Ca voulait rien dire. C’était clair que ça nous faisait que dalle, y fallait plus doser. Alors on s’est balancé une nouvelle tournée de cinq codés et cinq Dafa chacun, mais cette fois on les a fait descendre avec la flotte du robinet. Marre de roter l’accident industriel.

Comme on n’était pas très loin du lac et que depuis chez Gorille c’était tout droit en descente, on s’y est lugé direct. «Peut-être qu’on pourra trouver un pétard à tirer là-bas » qu’y rêvait Romain le rêveur. Je sais pas si on a trouvé un pétard à tirer mais la dernière chose dont je me souviens c’est de la voix d’Anouk qui disait de faire gaffe à pas nous foutre en l’air en bas des Quais. Ensuite, c’était comme après un bombardement. Le black-out complet. Juste plus rien, plus de son et plus d’images, même pas une putain de sirène pour te rappeler qu’y faut te planquer avant que tout te descende sur la gueule. La déflagration chimique nous a soufflé tous les quatre d’un coup.

Quand on a émergé, on était de l’autre côté de la Ville. Au milieu du parc des Cropettes. Je crois que c’est le froid et la nuit qui nous ont dégivré. J’ai émergé comme un noyé qui revient à la vie. Gorille était entrain de parler avec un vieil alcolo qui brandissait une bouteille de rouge en rotant. Et impossible de dire si y voulait généreusement la partager avec Gorille ou la lui foutre sur la gueule.

On a finalement réussi à se tirer mais on a dû porter Anouk jusqu’au bus pour rentrer. Elle était blanche et elle puait la gerbe. C’est quand on l’a assise à l’intérieur du bus que j’ai vu qu’elle s’en était foutu partout. Ça allait pas trop rigoler chez elle en rentrant. Chez moi non plus d’ailleurs. Et effectivement quand je suis arrivé à casa ma mère avait pas arrêter d’appeler la mère de Gorille et elle était sur le point d’appeler les flics. J’ai pas eu d’autre choix que de raconter une grosse bourre et de tout balancer sur Anouk. Comme ça, si ma mère vérifiait avec ses parents, ils lui confirmeraient qu’elle était rentrée dans un sale état et ça éviterait que Gorille soit black-listé. Mais le truc qui me stressait vraiment, c’est qui fallait qu’on trouve une autre solution que les médocs.

Big Brain

Je m’étais pris trois jours de quarantaine, confiné dans ma chambre. Pas de sortie, pas de télé et une grosse dragée de morale à la con sur les méfaits de l’alcool, de la drogue et tant qu’on y était des abus en tous genre. Putain, ma mère en représentante de la ligue contre les addictions. Plutôt marrant pour une bourgeoise qui carburait au Xanax. Mais c’est juste ce qu’il fallait pour bien me motiver.

Gorille et moi on s’est retrouvé le jeudi suivant. On avait décidé de se donner notre après-midi de congé. De toute façon le jeudi après-midi c’était travaux manuels au Collège, genre atelier pour les débiles. Une vraie connerie, soi-disant pour apprendre à développer notre créativité. Pour ça, j’avais pas vraiment attendu là-dessus. Gorille lui, le jeudi, c’était les cours d’apprentissage au SEPIA. Mais il disait que pour son CFC de mécano ça lui servait à que dalle. De toute façon, le seul truc qui l’intéressait c’était les moteurs. Les démonter, les remonter et faire que ça crache un max. Il était entrain de se monter une caisse d’enfer avec une vieille coccinelle qu’il remontait entièrement. Carrément pimpée avec des gentes super larges. Paraît que même son patron lui avait dit que c’était le meilleur moyen d’apprendre vraiment le job. Et avec un peu de bol et pas mal de boulot elle serait prête pour ses dix-huit ans.

Gorille, le seul truc qui l’emmerdait c’était cette saloperie de graisse de moteur. « Tu nages dedans toute la journée et t’as beau frotter comme un con t’arrive jamais à t’en débarrasser vraiment ». Alors il avait toujours un peu de cette crasse noire sous les ongles. Ce qui fait que quand on était avec des filles il avait toujours tendance à fourrer ses mains dans les poches ou derrière son dos. Ça lui donnait un air bizarre, genre inspecteur colombo.

On avait choisi de se donner congé le jeudi après-midi pasque c’était le jour où la mère de Gorille faisait l’inventaire à la Coop. Comme ça on était sûr qu’elle se pointerait pas avant huit heures. On avait une longue journée devant nous, alors on s’était installé dans le salon à fumer des clopes en regardant notre reflet dans des boules de verres à savon. Sa mère en avait toute une collection. « Faut vraiment qu’on trouve un truc Max ». Y gueulait presque Gorille, tellement il avait les boules. « J’ai la paye que dans quinze jours et en attendant plus un rond ».

« Moi – que je lui ai dit, j’ai vidé la réserve de thune que ma vieille planquait dans un faux livres et depuis elle laisse même plus trainer une pièce de cinq centimes » mais je crois que les jours de quarantaine m’avaient bien remotivé. On allait pas se laisser abattre, alors je lui ai dit : « C’est simple gros, on a qu’à dealer : on achète en gros et on revend au détail. »

Gorille me regardait comme si j’étais le dernier des cons : « Je t’ai pas attendu pour ton idée de petit bourgeois, Max. Et je connais bien des gars qui pourraient nous en fourguer par kilos, mec. Mais sans thune tu peux te gratter le dos avec ton pieds gauche. Ces mecs c’est pas le genre à faire crédit. Et je te jure que j’ai essayé. »

Y a eu un moment de silence un peu chiant. Même les bulles de savon avaient l’air fatiguées de monter et de descendre dans leurs boules en verres. Pis j’ai balancé comme si je parlais à mon reflet dans la boule devant moi : « ben alors on a qu’à le faire nous-même notre shit »

Encore une fois, il m’a regardé comme si j’étais le dernier des débiles, alors j’ai ajouté : « T’inquiète on va pas le fumer, on va le dealer et avec ça on se fera la thune pour en acheter en gros à tes mecs. »

Et puis je crois que ça a commencé à tourner dans sa caboche. J’entendais presque le grincement des rouages de son moteur mental au Gros. Faut dire qu’il en avait pas des masses non plus. Alors, à voir sa gueule, j’ai pas résisté à pousser l’avantage : « Tu sais quoi, gros, t’aurais pas dû arrêter le Collège pour ton putain d’apprentissage à la con. Et tu peux même m’appeler petit génie si tu veux, j’m’en bas les couilles, pasque j’te jure, ça va marcher, mec. »

On s’est regardé et on a éclaté de rire à s’en faire péter les durites. Cette fois on la tenait notre solution. Une putain de belle arnaque. Pour qu’il doute pas du truc je lui ai raconté que quand j’étais môme un de mes jeux préféré c’était la boîte du petit chimiste. Sûr qu’elle devait encore trainer quelque part au fond du garage. A l’époque je mélangeais un peu tout et je faisais chauffer pour voir ce que ça donnait. En général ça finissait toujours par une bouillie violette ou marron foncé qui lâchait une fumée puante. L’essentiel, c’est que l’intention y était et que j’adorais mélanger des substances que je connaissais pas. Ça j’avais continué, mais pas dans un Becherel.

Home made

On s’y est mis tout de suite, excités comme des singes qu’auraient trouvé une banane à deux têtes. Faut dire que c’était aussi cool que quand je faisais les gâteaux de noël avec Grand-mère. Le mélange chimie-pâtisserie y a rien de mieux pour libérer la créativité. Tout y passait : farine, fond de teint, henné, cirage. On essayait pas mal de trucs pasqu’y fallait qu’on arrive au meilleur canada dry de shit possible. Sûr qu’on a pas réussi du premier coup. Fallait la texture, la couleur, la matière et, idéalement, que ça pue pas trop. Comme c’était mon idée, c’était moi qui avait pris la direction des opérations. Ça le changeait un peu Gorille qui se la ramenait toujours en pensant que comme y faisait un apprentissage, qu’il avait un patron, un salaire de merde et tout le tintouin, il avait de l’avance sur nous. C’était une bonne leçon pour le Gros.

Au final ça nous a pris tout l’après-midi. Comme quoi, en fin de comptes, on les avait faits nos travaux manuels. On a terminé avec presqu’une quinzaine de barrettes emballées dans du papier d’alu. A cinquante balles la barrette on en avait presque pour mille cinq cents boules ! Avec ça on pouvait sérieusement penser à se lancer dans le vrai business. Et quand j’ai dit à Gorille que si on suivait mon plan, on ramassait fissa la thune avec nos barrettes au henné et ensuite on investissait dans du vrai matos, il a pigé qu’on pouvait carrément aller super loin. Je lui ai balancé le chiffre. « dix mille mec, dix mille. C’est à ça qu’on peut arriver et après y a plus de limite. »

Là je crois qu’il a définitivement percuté. Tous les deux on était juste le Best team ! Alors Gros m’a balancé son plus beau sourire et on s’est claqué les mains. Y avait plus qu’à fourguer notre came.

Special offer

Le lendemain Gorille et moi on s’est retrouvé avec Romain et sa chérie. Il fallait qu’on assure un max. L’objectif c’était risque minimum pour pas se faire gauler. Quand je lui ai expliqué à Romain, pour une fois qu’il était pas à planer sur des conneries qu’un mec lui avait raconté et qu’il avait bien la gueule dans le réel, y s’est mis à baliser à mort. « Et si on se fait choper. Et si mes parents doivent aller me chercher au poste. Et si on nous fout en taule. Et blabla et blabla ». « Ta gueule Romain. T’arrête deux minutes de flipper comme un hamster. De toute façon tu connais le plan alors t’es déjà mouillé » que je lui ai balancé. Même Anouk ça la gonflait. Quand il a recommencé à brailler qu’on pouvait pas l’impliquer comme ça, elle s’est couché sur lui et lui a roulé une putain de pelle juste pour qu’il ferme sa gueule de mioche.

Au moins on était tous d’accord sur un truc : pour en écouler un max le plus vite possible, il fallait y aller le soir même. Pasque c’est le vendredi soir que ça deal le plus, quand tous les mecs veulent se déglinguer après une bonne semaine de merde. Et là où ça dealait le mieux, c’était sur les Quais. « Faut juste faire gaffe aux junkies » qu’il nous a asséné Gorille. Et y avait deux bonnes raisons pour ça. La première c’est que c’était leur territoire et la deuxième c’est que si tu tombais sur un junkie en manque il hésitait pas à te braquer pour se payer sa merde.

Au final, on a réussi à convaincre Romain et Anouk de faire le guet, au cas où des keufs ou n’importe quelle sorte d’emmerde pointerait son nez. Mais c’était clair, en tous cas pour Gorille et moi : petits risques, petits profits. Fallait pas que les deux mioches s’attendent à la moitié du gâteau.

Le plus important c’était la vitesse. C’est jamais bon de s’éterniser sur un champs de bataille. Fallait qu’on écoule notre merde le plus rapidement possible. C’est une chanson des Clash qui m’a donné l’idée qui nous fallait. Joe Strumer qui scandait « I’m all lost in the supermarket. I come here for the special offers”. Putain, ouais, c’était ça qu’on allait faire, je lui ai dit à Gorille. Des putains d’offres spéciales. Au début y pigeait pas, y résonnait comme un comptable de garage qui veut te faire payer le max pour un joint de culasse. Pour lui, il fallait qu’on vende chaque barrette cinquante balles pièces. Point barre. Il voulait pas en démordre. D’un autre coté je lui en voulais pas trop. C’est pas comme s’il avait beaucoup de cours de math ou d’économie dans son apprentissage. C’était plutôt piston-cylindre je lui ai dit en me marrant. Y trouvait pas trop drôle mais une des qualités du Gros c’est qu’il finit toujours par piger. Et plutôt bien. Au final, on s’est mis d’accord pour « quatre barrettes achetées, une offerte » J’te jure que ça allait le faire, mec.

On s’est pointé sur les Quais vers les huit heures du soir. Ça caillait dru. Mais même avec ce froid Romain y balisait tellement qu’il avait la gueule couverte de goûtes de sueur comme en plein été. On aurait dit que son visage s’était pris un gros orage rien que pour lui.

Au vrai ça s’est pas passé exactement comme on l’avait prévu. La couleur, ça passait vu que la nuit, emballé dans du papier d’alu, tu vois pas grand-chose. Le problème c’était l’odeur : ça sentait que dalle. Et si tu triturais un peu trop la barrette elle commençait à s’effriter comme du sable. Avec ça on s’est fait envoyer chier pas mal de fois. Y a même un mec qui a voulu nous balancer dans le lac. Genre je suis responsable d’assurer la bonne qualité des produits dealés. Je crois que le type se prenait vraiment pour une sorte d’agent du service administratif de la Dope. Le problème c’est qu’il avait l’air super sérieux avec une vraie sale tronche vérolée pleine de trous gros comme des cratères. Il aurait mieux fait de faire gaffe où il avait été tremper sa bite, le mec. Mais ça je lui ai pas dit.

Heureusement, Gorille, qui était ceinture marron de kung-fu avait amené avec lui ses nunchaks. Il a bien fait voir au mec qu’il les avait coincés dans sa ceinture à portée de mains et il a pris son air de maboule. C’était son truc, faire le mec complètement givré. En général ça déroutait n’importe qui. Sauf quand tu tombais sur un type vraiment dingue. Mais là Monsieur-du-service-qualité-de-la-came, il était mauvais mais pas dingue. Et même s’il nous a bien envoyé chier, ça l’a calmé et il s’est barré.

On devait bien se les geler depuis deux heures sur ces Quais de merde à se faire envoyer balader comme une vieille boîte de MacDo et on avait pas vendu une seule barrette. Et plus le temps passait, plus on flippait que les flics débarquent. On était sur le point de laisser tomber et de se casser quand les deux mecs sont arrivés. En repensant à ce moment je me souviens qu’après j’ai dit à Gorille « Tu vois mec, la vraie leçon de toute cette histoire c’est que la persévérance ça paie toujours. »

Je disais que les deux mecs se sont pointés mais en fait de mecs c’était deux grosses tarlouzes. Y dandinaient tellement du cul que Gorille m’a donné un coup de coude en se marrant. Mais les deux types étaient sympas. Alors avec Gorille on a été super sympa aussi. Les mecs nous ont expliqué qu’ils venaient de Lausanne, vu que là-bas c’était dur à trouver. Se faire chier à venir depuis là-bas pour acheter un peu de shit ? on s’est plutôt dit que les mecs voulaient être discrets.

Bien sûr qu’on leur a dit qu’on avait du super shit. Gorille avait bien rodé son histoire et il leur a dit qu’il venait directement du Maroc. Qu’un pote à lui l’avait ramené en Go-fast. Du première qualité. C’est là qu’un des deux mecs nous a dit que c’était vraiment cool qu’ils soient tombés sur nous pasque la dernière fois qu’ils étaient descendus à Genève ils s’étaient fait refiler de la vraie merde, même pas fumable.

Quand il a entendu ça, Gros est parti au quart de tour, comme un de ses moteurs tout frais sorti de révision, tout droit, sans fumée et sans à-coups. « Mec, je te garantis que ça c’est du super. Et comme c’est direct de l’importateur si ça te dit on te fait cinq barrettes pour le prix de quatre »

J’ai bien vu qu’ils hésitaient, alors j’ai enfoncé le clou : « ça vous évitera de devoir revenir à chaque fois à Genève. »

Et là putain ça a été le jack-pot ! Les mecs nous ont dit qu’ils en prenaient dix barrettes. Mais fallait closer vite alors on leur en a même ajoutée une de plus gratos. « en gage d’amitié genevoise » je leur ai dit. Au prix du henné on n’allait pas se ruiner et on bossait pas non plus pour le service du tourisme ou l’amitié entre les peuples. Je vais te dire un truc, dans n’importe quel deal le plus important c’est d’assurer le timing. Maintenant, fallait accélérer et emballer ça avant que les deux tafnioles se mettent à gamberger ou à vouloir mieux vérifier la came. Alors Gorille leur a dit : « venez les mecs, on marche. Y a pas mal de keufs par-là »

On s’est enfilé dans la rue des Étuves, bien sombre grâce à un réverbère cassé. Gorille a vite sorti les barrettes emballées dans l’alu et les a comptées en les posant dans les mains d’un des gars, tout en regardant à droite et à gauche pour maintenir la tension.

Quand le mec m’a filé les mille balles j’y ai quasiment pas cru. J’ai même failli pas compter, putain ! Après avoir vérifié j’ai dit OK au mec et y se sont cassés presque en courant. Gros non plus il y croyait pas. Au regard qu’il m’a balancé c’était clair. Et je voudrais pas être prétentieux mais tu vois, entre nous, y avait aussi une sorte de reconnaissance mutuelle. Putain, on l’avait fait, le plan était en train de marcher.

Nous aussi on s’est vite barrés avant qu’ils pigent le truc et ça allait pas leur prendre beaucoup de temps. Quand on est sorti des Quais, Romain et Anouk étaient plus là depuis longtemps. Merci les guetteurs !

On marchait pour rentrer chez Gorille après s’être acheté un morceau de vrai shit. Je lui ai dit en palpant les billets au fonds de ma poche : «  Hé Gros, je crois qu’ils se la sont bien prise dans le cul ! »

Putain, je crois qu’on a pas pu s’arrêter de se marrer pendant vingt minutes, chrono en mains mec.

Big deal

Quand t’es un boss et que t’as réussi ton coup, tu dois être cool. Alors on a pas été rancunier avec Romain et Anouk. Même si nos deux petits tourtereaux s’étaient barrés en nous larguant en plein territoire junkie. Gorille était un peu vénère au début :

- « Tu réalises Max si les keufs s’étaient ramenés ?! Nous on pensaient qu’ils nous assuraient gentiment le cul et on se seraient fait serrer comme des cons. »

- « Ouais Gros, et dis moi, ça va chercher dans les combien le deal d’henné ? » Y m’a fait son sourire des grands jours : « OK, mec. Mais la prochaine fois c’est sans eux. »

Alors sans rancunes, on s’est retrouvé le lendemain, samedi après-midi, dans la piaule de Gorille. Je te jure, on avait pas fini de fumer un pétard qu’y en avait un autre qui commençait à tourner. C’est souvent ce qui arrive après des périodes d’abstinence, faut compenser. Au bout d’un moment y avait tellement de fumée dans sa piaule au Gros que c’est à peine si on se voyait encore. Heureusement qu’il avait fermé la porte de sa chambre à clé. Sa mère gueulait de l’autre côté de la porte : « Qu’est-ce que vous faites mon chéri ? C’est quoi cette odeur ? »

« C’est de l’encens Ma. C’est pour purifier l’air ! » Nous on pouffait de rires comme des bouffons de l’autre côté d’la porte. Alors comme ça marchait pas, sa mère a essayé de nous avoir à la bonne : « Je vous ai fait des tartines pour le goûter. Ouvre que je vous les donne. »

C’était pas con comme stratégie, pasque nous on avait une putain de dalle. Mais ça a pas marché comme elle pensait la vieille. Gorille a juste entre-ouvert la porte, piqué le plateau de tartines et il lui refermé la porte sur la gueule juste au moment où elle essayait de se faufiler à l’intérieure. Je crois qu’il lui a même pas dit merci. Au fond c’était sa manière à elle de participer à la fête à sa maternelle : nous beurrer les tartines.

Au bout d’un moment, Anouk et Romain étaient tellement high qu’ils étaient roulés l’un sur l’autre à se baver des palots. On les a regardés avec Gorille et on s’est regardés les deux en hochant la tête. C’étaient encore des putains de mômes ces deux-là. Heureusement au bout d’un moment Rom avait tellement envie de s’fourrer Anouk qu’il nous a dit qu’ils devaient rentrer. « C’est ça, bonne baise » que je leur ai balancé. Autant appeler un chien en rut, un chien en rut. Nous ça arrangeait nos affaires, on allait pouvoir passer aux choses sérieuses.

Gorille était sûr qu’avec le fric qu’on s’était fait, on pouvait acheter une plaque de cent grammes à un des mec qu’il connaissait, un albanais ou un bulgare du genre. Il lui avait parlé il y a deux jours. Le gars faisait réparer sa caisse dans son garage. Il avait eu un gros arrivage d’Afghan, du shit noir comme un pet de mouche et moelleux comme un loukoum. The best of the best.

Après c’était simple de le couper, surtout avec notre expertise de fabriquant de shit artificiel. On pouvait faire le double en quantité et facile deux ou trois fois le prix. Ce qui fait qu’on allait easy pouvoir se faire dans les cinq mille balles. « OK, que je lui ai dit, appelons-les et on va chercher la came ce soir

Je voulais aller vite, pasque avec cinq mille balles après on pouvait faire fois cinq ou fois dix ! Mais Gorille m’a dit que les mecs c’étaient pas des gars que tu pouvais appeler comme ça. Il avait même pas leur numéro de téléphone. Ces gars, ils voulaient pas de traces. « Je vois un des types la semaine prochaine. Y doit venir récupérer sa Benz » m’a dit le Gros avec un clin d’œil appuyé, genre cette fois c’est la bonne.

Le plan roulait comme prévu. On allait passer à l’étape supérieur. Gorille nous en a roulé un gros bien assaisonné pour fêter ça.

Fiesta

C’est des fois difficile de distinguer l’excitation du stress. Là fallait pas chercher, c’était les deux à la fois. Gorille devait rencontrer le gars mercredi. Tout était prêt, le Gros avait le pognon s’il fallait lui montrer ou le payer d’avance. Mais le gars avait appelé le garage pour décaler son rendez-vous à la fin de la semaine.

« J’espère juste qui va se pointer et qu’il lui est pas arrivé une bricole, tu sais jamais avec ces mecs », m’a dit Gorille.

Finalement, le Bulgos ou je sais pas quoi, lui a confirmé pour le lundi suivant. Ça faisait bien chier d’attendre aussi longtemps, surtout qu’il nous restait plus beaucoup de shit. Le Gros arrivait à rester assez stoïque, il disait que c’était grâce aux entrainements de kung-fu. Moi, ça me foutait les boules et j’étais à cran.

Samedi soir, on devait se retrouver avec des potes du Collège au centre-ville, vers la fontaine. C’était juste à côté de la rue de la Treille où s’alignait une série de bars. Ça brassait pas mal et ça hurlait beaucoup. Mais là où ça bougeait le plus c’était devant le tabac qui restait ouvert jusqu’à minuit. C’était comme un phare dans la nuit où s’agglutinaient tous les insectes insomniaques de la Ville. C’était aussi à peu près le seul endroit où tu pouvais t’approvisionner après vingt-deux heures. Le samedi soir, tout le monde allait y acheter ses clopes, ses bonbons ou ses bières. Comme c’était pas loin du centre, ça grouillait de bourges et forcément ça attirait les punks et les fachos qui avaient besoin de leur public pour exister.

Le tabac était en réalité un long comptoir étroit éclairé par des néons qui te balançaient leur watts bien crus à t’en faire cligner les yeux. Et ça bousculait pas mal à l’entrée de cette espèce de goulet. Ça faisait un moment qu’on se cherchait avec le grand Julien, mi-punk, mi-facho. C’était le fils du marchand de pinards, alors outre le fait qu’on blairait pas les fachos, lui, il avait la haine contre les fumeurs de shit. Je crois qu’il pensait que ça piquait de la clientèle potentiel à son paternel.

Difficile de dire qui a lancé les hostilités le premier et on s’en fout mec, mais on s’est croisé dans le goulet et s’est parti sans préliminaire. On s’est retrouvé balancé dehors à se foutre sur la gueule. J’ai réussi à lui en balancé un bien en travers de sa gueule. Suffisant pour le calmer vu qu’il pissait bien le sang. On allait se barrer avec mes potes avant qu’il ramène sa meute de chiens pelés à croix gammées quand y m’a balancé : « Et toi la petite salope, si ton pote y continue à dealer sa merde vous allez avoir de sacrés emmerdes. »

« De quoi tu parles connard », je voyais pas comment il pouvait être au courant de notre petite arnaque au henné.

«Demande au mec à coté de toi, pauvre tache ! » et y s’est barré en crachant un gros gavillot bien sanglant. Le mec à côté de moi c’était le petit Stan, un vrai baba-cool, toujours high. Je l’ai regardé en pointant le menton pour qu’il me balance vite l’explication. J’avais pas trop de patience à ce moment-là.

Il a mis la main dans sa poche et il m’a montré un joli bout d’afghan bien noir comme un pet d’mouche et tendre comme un loukoum. « Je l’ai acheté à Gorille. Il est super bon. Ça fait une semaine qu’il en a et il deal pas mal. Ça part comme des petits pains cette merde. »

Et là j’ai pigé pourquoi ça faisait une semaine que le Gros me disait d’attendre et qu’il avait toujours un autre truc à faire quand on devait se voir.

Finalement, il apprend vite le Gros, et moi je me la suis bien prise dans le cul.