Trop lourd pour voler

John Tenniel (28 février 1820 – 25 février 1914), Public domain, via Wikimedia Commons

 

Pat

Un jour, il y a longtemps, le plafond avait été blanc. Mais depuis, le temps l'avait recouvert d'un fin duvet gris et autour de l'ampoule qui pendait, nue et tachée de restes brûlés d’insectes, la chaleur avait vitrifié la poussière. Elle formait un halo sombre et rond qui maintenant se détachait et se mettait à tourner de plus en plus vite. En accélérant il ressemblait à une roue de moto qui, soudain, se teinta de rouge.


Pat ne pouvait pas décoller son regard de cette roue qui tournait. Elle continuait d’accélérer et creusait dans le plafond de sa chambre un sillon toujours plus profond. Son corps paralysé s'enfonçait dans le lit rectangulaire que lui et sa mère avaient acheté quelques années plus tôt dans un second hand, pour l’anniversaire de ses quatorze ans. Ce lit qu'ils avaient eu tellement de peine à monter dans cette chambre trop étroite. Il aurait tellement eu envie d'avoir quatorze ans encore et de pouvoir échapper à cette roue sanglante qui grandissait et se rapprochait de son visage.


Soudain, sans que son corps n'ait bougé, il se trouva face aux quatre étagères de sa bibliothèque. Dans la feuille de papier posée devant lui, où la poudre avait collé le papier à l’endroit de la pliure, il ne restait plus rien. Pat ne savait plus quelle quantité elle avait contenu. Il savait juste qu’il avait tout pris. Comme quand tu pars pour ne plus revenir.


Maintenant, il regardait la coupe de plastique doré, posée tout en haut. Celle qu'il avait reçue quand il avait été troisième au concours intercommunal de karaté. En réalité, c'était plutôt la coupe surmontée d'un karatéka levant la jambe qui le regardait en vibrant étrangement. Il s'aperçut alors qu'à côté du précieux écusson en métal que lui avait donné son frère Ken et où était gravé "support your local Hell's angels", la petite figurine d'Elvis, celle qu’il avait piqué à un concert des Stray Cats, tournait doucement la tête vers lui en souriant.


Pat avait envie de chanter les portes du pénitencier avec Elvis. Comme il le faisait avec son frère Ken, en gueulant de la mousse de bière plein la bouche. Mais la petite figurine aux couleurs criardes ne chantait pas, ni les portes du pénitencier, ni My Way. Elvis ne chantait pas, mais il se mit à lui parler. D'une voix si brûlante, que Pat sentit son corps se couvrir de sueur.


Il faisait tellement chaud dans sa chambre. Beaucoup trop chaud. Et la roue au-dessus de lui continuait de tourner. Il se sentait suffoquer, prêt à céder à la panique qui montait en lui, lorsqu’Elvis lui dit "viens Pat allons voler". Il se sentit apaisé par cette voix ardente, comme soudain emplit d’un sentiment nouveau. Et alors qu’il se levait pour partir voler avec la petite figurine d’Elvis, pour la première fois, il faisait l’expérience de la sérénité.

6 mois plus tôt

Il nous restait encore vingt minutes à glander avant la première heure de l'après-midi. En plus on était vendredi, alors c'était vraiment la méga-glande, quand Jérôme nous a dit "allez quoi, on a le temps." Romain était pas très chaud. Mais c'est pas lui qui allait contredire Jérôme. Et de toute façon, quand Jérôme voulait un truc, il finissait toujours par l'obtenir. Ça servait à rien qu’il nous fasse chier des plombes pour rien. Alors quand Jérôme, genre grand séducteur des cours de récré, s'est tourné vers Anouk, la meilleure copine de ma frangine Léa, et qu'il lui a dit en la regardant bien droit dans les yeux "Allez Nou-nouk, ça nous fera une petite mise en bouche pour le week-end" en s’esclaffant de rire à sa propre vanne, nous, on l'a suivi.


Voilà comment on s'est retrouvés tous les quatre, Romain, Anouk, Jérôme et moi couchés sur le bas-côté de la route qui menait au Collège, les herbes drues et les morceaux de branches qui nous grattaient l’cul. Jérôme lui a tendu un shilom qu'il avait bourré d'herbe jusqu'à la gueule en déclarant " à toi l'honneur Anouk". Tandis que le shilom tournait, Jérôme expliquait à Romain que si on réunissait mille balles chacun on pouvait descendre sur la côte, à Marseille ou Nice, ou même à Gênes en Italie où c'était moins cher, embarquer sur un cargo et être en trois jours au Maroc. Comme Romain, les yeux complètement dilatés, répétait connement « au Baroc !?» on a tous éclatés de rire sans pouvoir s'arrêter.


C'est le bruit de la voiture qui, en freinant brusquement, nous a tous immobilisés. On s'est plaqués au sol. C'était Madame Lemaire, la Prof d'anglais. Celle qu’on appelait « Big nichons ». Sûr qu'elle nous avait vu depuis la route. Elle est descendue de sa voiture en laissant la portière ouverte, un peu comme si elle hésitait à vraiment s'arrêter ou à continuer son chemin.


Nous on a fait comme si elle nous avait pas vu. On attendait juste qu'elle reparte, plaqués au sol sans bouger. Comme quatre morts. C'est quand on a levé la tête pour guigner qu’on a croisé son regard. Elle nous regardait mais elle avait pas l'air fâchée. Juste triste. Elle s'est retournée et on a attendu que le bruit de sa voiture se soit éloigné pour nous relever.


Qu'est-ce qu'on en avait à foutre, de toute façon on allait pas retourner au cours.


Les Libellules


Ce soir-là, on avait rencard en bas de chez Romain, au Quartier des Libellules. C'est pas loin de chez Anouk et des fois Romain passe la nuit chez elle. Ça fait déjà six mois qu'ils sont ensemble et ils sont comme un vrai couple. On dirait presque qu'ils sont déjà vieux. On y est allé Léa et moi. Tu m’diras que c’est un peu chiant de s’trimballer sa frangine qui t’colle comme un vieux caramel. Et t’auras raison. Mais en même temps c’est pas trop le genre de meuf que tu te risques à contrarier, vu son côté hystéro.


Léa avait dit à nos vieux qu’elle dormirait chez Anouk. Ça marchait toujours comme truc parce que le père d’Anouk était assistant social à l'école professionnel des Marronniers. Alors mes parents se disaient qu'avec le père d’Anouk, elles étaient cadrées. Faut dire que l'école des Marronniers c'est un truc qui cadre plutôt hard. Genre formation pour ceux qui peuvent aller ni à l'école normale, ni en apprentissage. J'crois que c'est juste en attendant qu’ils soient adultes qu’on les met aux Marronniers, histoire de les parquer quelque part. J’te jure, t'as des mecs là-bas y ont déjà la barbe.


Mais en fait, le père d’Anouk est super cool. Et comme Anouk vient d’avoir dix-sept ans, il dit qu'elle doit commencer à apprendre à se débrouiller dans la vie. Elle se débrouille déjà plutôt bien en fait. Quand elle sort, elle laisse toujours sa fenêtre entre-ouverte et comme ses parents habitent un petit pavillon au rez-de-chaussée, ça fait qu'elle peut rentrer à n'importe quelle heure sans réveiller personne. Suffit de passer par la fenêtre, exactement comme un chat.


Quand on est arrivés Jérôme et Romain étaient déjà là. Ils attendaient assis sur le tourniquet de la place de jeux pour les gamins. Faut dire qu'à cette heure, y a plus beaucoup de mioches dans l’coin. C’est question que pour les parents « ça craint ». Soi-disant que ça deal la nuit en bas des Libellules. Alors que c’est juste les mecs du quartier qui passent le temps et que c’est moins chiant que de rester devant la télé avec tes vieux qui te bassinent de conneries.


Y avait aussi un troisième gars avec eux. Une sorte de Rasta qui habite aux Libellules. On l'appelle « septembre noire » vu qu'il est black couleur cendres avec un air un peu flippant. Le type dealait un peu de tout, alors forcément Jérôme ça l’excitait à mort. Y avait un joint qui tournait et on l’avait pas encore fini que Romain en roulait déjà un autre. Sûr que ça partait fort. Même que Jérôme a demandé à Septembre noir s’il avait pas des acides. Il faisait déjà super chaud pour mi-juin et Jérôme voulait qu'on fasse tous un trip sous les étoiles. Y disait qu'on allait faire un voyage intergalactique et que le tourniquet ce serait notre vaisseau spatial.


Quand le Rasta lui a répondu que c'était cent balles pour quatre doses, Jérôme lui a demandé « et si on te paie avec une des filles ? ». Avec Jérôme, c’est toujours difficile de savoir si c'est un vrai tordu ou juste un sale connard. Mais comme son père est comptable et qu'il habite une grosse baraque avec piscine, ce trou-du-cul se croit toujours tout permis. Comme si habiter une villa à Cologny ça t’donnait un passe-droit pour enculer tout c’qui bougeait.


Septembre noir a reluqué Anouk et Léa comme s’il soupesait une dose de came mais la blague l'a pas fait rire, ou alors il les a pas trouvées à son goût. Il a regardé Jérôme en prenant un air super sérieux et il lui a balancé, aussi froid qu'un rat mort, qu'ici le quartier était contrôlé par les Hell's et qu’y fallait pas déconner. « T'as le fric ou t'as pas le fric ? ». Jérôme a sorti quatre billets de vingt et a il dit à Romain « passe moi vingt balles, on invite les filles ». Ça c'est son coté « prince de la Colline dorée », quand y décide de s’la jouer grand seigneur tu peux avoir un acide à l'œil, avec le pognon d’un autre.


Rasta s'est levé et nous a dit d'attendre. Quand il est revenu, il était accompagné d'un type en perfecto noir qui ressemblait plus à un ours qu'à un motard. Romain s'est levé pour le saluer et nous a dit « J’vous présente Pat». C'était aussi un type du quartier. Il habitait la grande tour des libellules. Celle que tu voies même depuis Cologny, même depuis la piscine de Jérôme, tellement elle est haute cette putain d’tour.


On s’est bouffé les acides comme tu t’envoies des smarties. Et OK on était stone, mais j’crois quand même qu’y étaient pas mal frelatés les buvards du Rasta. Plus tard, je suis rentrée avec Léa et Anouk. Les autres étaient restés à planer, complètement déchirés sur leur carrousel en métal. Moi, tourner en rond, ça commençait à m’faire tourner en bourrique et pour être franc j’avais toujours trouvé Anouk plutôt bonasse, même si elle était pas franchement libre. Après c’était le problème de Romain s’il laissait sa meuf complétement défoncée en stabulation libre.


Finalement, on s’est retrouvés tous les trois dans la chambre de Léa à se refaire la soirée. Ça nous faisait marrer, tout en engouffrant des tartines dégoulinantes de Peanuts butter, d’imiter Septembre noir et l’autre type en perfecto, le gros Pat. Le mec avait l’air à moitié autiste. Pendant qu’on déconnait grave, lui, il avait passé presque toute la soirée à jouer au couteau en lançant son surin dans l’herbe. Même qu’à un moment Septembre Noir s’était foutu de sa gueule en l’appelant « le Mongo ». Les deux filles pouffaient comme des vieilles bécanes pendant que j’répétais « Pat-le-Mongo, Pat-le-mongo ! ». J’te jure, ils étaient carrément zarb les mecs du Quartier des Libellules.


Le père d’Anouk nous a entendu quand on parlait de Pat, tellement on s’marrait. Il a bien vu qu’on était fonçdés comme des écureuils mais il a rien a dit pour ça. J’crois qu’il trouvait que la bonne attitude quand t’es assistant social c’est de faire que tu comprends les jeunes. En fait, il pigeait que Dalle, mais j’te l’ai dit, il est super cool le père d’Anouk.


A un moment, il m’a juste regardé un peu sérieux et il m’a dit « Tu sais, Max, Pat-le-Mongo comme tu l’appel, c'est un élève de l'école des Marronniers. Alors vas-y mollo ». Je sais pas si ça voulait dire que je devais faire gaffe ou que je devais être sympa mais il m’a quand même fait passer pour con le gentil assistant social.

Holiday in the sun

On avait attendu la fin de l'année comme une libération. L'été qui s'ouvrait devant nous paraissait être un horizon sans fin. C'était cool. Quand on passait pas nos après-midi à la piscine de Carouge, on allait faire des virées dans les champs. Romain s'était mis à la guitare et il était trop bon. Surtout quand on avait bien fumé. A un moment, je crois que c'était fin juillet, les parents de Jérôme sont partis dix jours je sais plus où, à Câpres ou un truc comme ça. Ils étaient invités chez un client de son père. Ça voulait dire que pendant dix jours on allait avoir la baraque et la piscine en accès libre. Ça allait être « open bar » chez Jérôme.


Un soir, il avait organisé ce qu'il appelait une soirée Woodstock. Il avait demandé a septembre noir de passer « avec de quoi tenir ». Faut dire que les types des Libellules y avait pas besoin de leur dire deux fois de venir s'éclater à Cologny Beach dans la piscine d’un gros bourges. Tant qu’ils pouvaient s’échapper de leur gazon jauni et des allées d'immeubles qui puaient les poubelles rances à cause qui faisait trop chaud, ils étaient toujours partant.


Ce soir-là, avec Romain et les deux filles, on s’était déguisé en hippies avec des trucs à franges et des foulards. Mais Léa, elle, elle y croyait trop. Elle s’était tissée une couronne avec des fleurs. Pour mettre l’ambiance, on avait préparé un super punch. Le père de Jérôme, sous la piscine, il avait une salle avec plein de bouteilles et on avait trouvé la clé, bêtement planquée dans un cendrier vide. Au début on avait juste pris quelques bouteilles. Mais comme y faisait méga chaud, le punch ça partait super vite. Il fallait toujours qu’on redescende chercher des bouteilles avec des noms bizarres, genre château la Pomme ou château l’Mouton, pour recharger le punch.


C'est comme ça, en retournant à l’intérieur de la baraque pour chercher à boire, que j’suis tombé en face de Jérôme, Rasta, Pat, son frère Ken et une meuf des Libellules qui s'appelait Christelle. Ils étaient dans le grand salon, à côté de la piscine, assis par terre autour d'une sorte de table basse. Avec la pointe d'un couteau, Septembre noir sortait de la poudre blanche d'une grande feuille pliée en deux.


Jérôme l'a regardé aligner ses rails de poudres sur la table. Ses pupilles étaient déjà comme deux pointes d'aiguilles. Il avait de la peine à parler comme s’il fonctionnait au ralenti. Il m’a dit « Allez viens Max, on vit qu'une fois, faut tout essayer. Tu verras c'est trop cool ». Ken, le grand frère de Pat, qui était torse nu avec juste son gilet en jean's des Hell's lui a balancé « Ah ouais, et t'as déjà essayé d'enculer ta sœur à l’œil ? C'était cool ? ».


Il avait dit ça comme il aurait tranquillement demandé à Jérôme s’il avait pas envie qu’il lui pète la gueule. Genre qu’elle était pas en distribution libre la poudre. Fallait qu’il raque Jérôme. Mais il a assuré cette grande tronche de con, il a sorti les billets et il a payé. En fait, il s’en foutait, il avait trouvé la planque a biftons de sa mère au fonds du dressing, Jérôme. C’est ce qu’il m’a dit après.


Le frère de Pat, c'était pas un type avec qui tu déconnais trop. J'avais entendu dire par Romain qu’une fois le mec avait suriné un type et que ça pissait l’sang partout. Y parait aussi que Pat avait été en taule à cause de lui ou un truc comme ça. En tous cas le type avait l’air craignos. Il avait des tatous bleutés sur les bras et la poitrine, avec des têtes de morts et même sur les doigts. Quand y fermait le poing pour te le balancer ça faisait F.U.C.K. Le frère de Pat, je crois que lui non plus il aimait pas trop Jérôme et sa grande gueule de gosse de riche. C'est pour ça qu'il le cherchait. Mais Jérôme y s’en tapait. Il était chez lui et cette baraque c'était son territoire. En plus, il avait même pas d’sœur.


Alors, Jérôme a rien répondu. Il a juste souri et il a sniffé une grande ligne que Rasta avait préparée. Après il a passé son doigt sur la poudre qui restait sur le verre du plateau de la table, il l’a frotté sur ses gencives et ensuite il l'a passé sur les lèvres de Christelle, en appuyant un peu trop fort. Comme s’il voulait lui déchirer la bouche. Rasta s'est marré et s'est mis à me préparer un rail en me faisant un clin d'œil. J’allais pas dire non, c’était Jérôme qui régalait.


Y a des fois, tu sais pas où est le début et où est la fin. Le haut et le bas. Tu sais même pas où t'es ou même plus qui t'es. Moi après je me souviens juste de la piscine pasque y avait plein de truc qui flottait et à un moment on a cru que quelqu'un s'était noyé mais en fait c'était rien qu'une peau de pastèque. Y avait aussi Romain qui chantait en jouant la rock star. Y se la pétait un max. Il avait mis la couronne de fleurs de Léa sur sa tête mais il ressemblait plus à Janis Joplin qu’à Jim Morrison.


La plupart des gens s'était tiré ou dormait dans un coin du jardin. C'était un vrai bordel. Des mecs auraient pu se barrer avec des tableaux sans que personne s'en rende compte. Et d'ailleurs, je crois que quand les parents de Jérôme sont rentrés une semaine plus tard, ils lui ont gueulés dessus à mort pasque il manquait pas mal de trucs. A un moment on a tous plongé dans la flotte. Sauf Rasta et le frère de Pat qui ont pas bougé de toute la soirée. Comme si ce salon de richto était le nid le plus douillet du monde ou que la flotte ça les faisait flipper. Après, Romain et Anouk, les deux petits amoureux, sont partis et j'allais rentrer quand Jérôme m'a dit «Allez Max, une dernière pour la route. De toute façon c’est pas ce soir que tu vas te l’envoyer la petite Nou-nouk ». Putain s’il me gonflait trop cet enfoiré, à me faire passer pour un loose en plus.


On s'est encore retrouvé autour de la table du salon, comme si c'était le coin V.I.P. Rasta a préparé une rangée de lignes tandis que Jérôme reluquait les seins de Christelle. Elle était bien partie la gamine et quand ils ont eu le pif assez remplit, ils ont commencé à se rouler des pelles. Jérôme s’est a moitié vautré dessus en lui plotant les seins. Il en avait plus rien foutre. Il lui a ouvert son short et a glissé sa main dedans. Nous on les matait, un peu comme si on participait au truc. Septembre noir, lui, avait le petit sourire goguenard du fournisseur devant un client comblé.


Ils étaient tous pliés de rire que Jérôme doigte la petite Christelle au milieu du salon. Tout à un prix. Et la meuf des Libellules c’était son tribut. Le petit problème c’est que Jérôme avait plus de limites. Il lui avait tiré son short. Christelle avait la culotte sur les genoux et il lui enfonçait ses doigts de plus en plus fort. Fallait pas avoir fait beaucoup d’études pour voir que la meuf ça l’amusait pas et qu’il lui faisait mal. Elle essayait bien de s’agiter mais son short lui bloquait les jambes et Jérôme la coinçait fort. Il lui avait mis son autre main sur la bouche. J’allais sauter pour défoncer la sale gueule de Jérôme quand Christelle a réussi à lui morde la main. Jérôme a crié comme si il s’était pincé la bite et elle a réussi à se dégager sous les hurlements de rire de Septembre noir.


Jérôme lui a juste dit « sale pute » en regardant sa main où chacune de ses dents avait laissé une profonde marque rouge. C’était bien fait pour sa sale tronche de tordu. J’ai juste regretté qu’il pisse pas le sang, ce connard.


Soudain j'ai senti un truc contre moi. En tournant la tête j'ai vu Pat qui s’était à moitié effondré. Le mec devait être trop stone. Il avait un bras autour de mes épaules et il était super lourd. J’lui ai dit qu’il était trop défoncé mais y regardait droit devant lui en chialant à moitié. Tu vois, des fois c’était un mec un peu perdu Pat, et en général les autres se foutaient d’sa gueule à cause de ça. Bon, sauf quand son frangin Ken était là. En fait, c’est comme s’il avait l’air d’être un peu enfermé à l’intérieur de lui-même, Pat.


Moi aussi j’étais trop défoncé, putain. J’sais pas pourquoi, ça m’faisait mal de l’voir comme ça avec les yeux tous mouillés. Alors je l’ai pris dans mes bras et je l’ai serré fort. Ce mec des Hell’s, je le serrais comme un gros nounours et ça m’a fait éclater d’rire, et lui ce con de Pat, il me serrait encore plus fort. Il devait vraiment être méga-high.


Crotale


On a bien mis trois jours à s'en remettre de la «Woodstock night ». Et Jérôme, lui, il avait plus trop envie de remettre ça tout de suite. Surtout que Septembre noir il pratiquait pas le piquenique gratuit. Donc voilà à quoi ramène tous ces grands moments de bonheur. Rien qu'à la thune.


Après ce putain d’été a filé comme un rat dans son trou. T’avais la tête devant toi que tu voyais déjà plus la queue.


C’est comme ça qu’on s’est retrouvé à la rentré à se faire chier de cours de math en cours d’allemand. On en était là quand un après-midi on est passé chez Pat. Romain avait dit qu'il avait sûrement un peu dope. Depuis cette soirée, il aimait bien qu'on se voit Pat. C’était un peu comme s’il faisait partie de notre bande maintenant. Il était devenu le mec des libellules qu’était pote avec le bourge de Cologny et ses copains du Collège. Ça devait le poser un peu quand même dans son quartier.


Des fois quand je me retrouvais avec lui, j’avais presque l’impression d’être avec un gamin. Il me regardait avec un air concentré, comme s’il cherchait à tout enregistrer. Je sais pas si on était devenu ses modèles ou quoi mais ça me foutait presque mal à l’aise. De toute façon, il parlait pas beaucoup Pat, comme s’il était encombré par sa grosse masse. Mais il était plutôt cool et en fait bien moins lourd que Jérôme.


Lui, Jérôme, il faisait une fixation sur l'idée de descendre au Maroc. Ça le lâchait plus ce truc. Il nous disait sans arrêt « Écoutez les mecs, on trouve un peu de blé, on descend et on ramène deux ou trois kilos de shit. Même un kilo. Et quand on le revend ici on fait au moins cinq fois la mise. » Nous, on l’écoutait en silence, comme si on n’était pas sûr que ce soit possible ou qu’on se disait que c’était juste la dernière lubie de Jérôme. Mais lui il continuait « Vous comprenez pas, putain ! On descend avec deux mille balles et après on en a dix mille ! On refait ça avec dix et on se retrouve avec cinquante mille balles. Tu piges Max ? On descend avec deux milles biftons et on se retrouve avec cinquante ! T'y crois pas, putain !»


Il s'y croyait déjà. Pour lui c'était comme si c'était déjà fait. « Et tu les trouves où les deux mille balles, il lui a demandé Romain, alors que t'as même plus assez de fric pour payer ce que tu dois à septembre noir ? » Pat les regardait argumenter, tournant la tête une fois vers l'un, une fois vers l'autre. Comme si c'était un match de ping-pong. Soudain Jérôme a eu une illumination. Il s'est à moitié relevé et il a crié « le bar-tabac de la vieille, en bas de la rue du Petit-Chêne. Je suis sûr qu'elle se fait un max de fric. On y descend un vendredi comme ça on a toute une semaine de recettes. On peut même se faire beaucoup plus que deux mille balles. On attend qu’elle soit partie et on passe par derrière. Je suis sûr que c'est facile à crocheter sa porte ». Romain avait réalisé que Jérôme était sérieux et il était devenu tout pâle. « T'es un dingue ! T’es un grave dingue ! » Il lui a dit Romain. Pat, lui, il a lentement levé sa grosse masse et il a tranquillement dit « moi, j'ai ce qu'il faut.»


Il a glissé sa main sous le matelas et il a sorti une sorte de gros paquet qu'il a posé sur le lit. Il a déplié le tissu qu'était tout taché comme par du cambouis et quand il s'est reculé, y avait un énorme flingue en acier qui enfonçait le duvet. « Waow, il a fait Jérôme, avec ça c'est dans la poche ! » Nous, on avait jamais vu un truc pareil. Ça paraissait super lourd et Romain j'ai bien vu que ça lui foutait la trouille. « Moi je mange pas de ça » il a dit d'une voix froide et blanche.

Mais Jérôme il avait déjà tendu la main pour saisir le flingue. Fasciné comme si c'était un truc vivant. Un crotale noir et froid. « Tu peux y aller. Il est pas chargé, lui a dit Pat. C'est celui de mon frangin. Il le planque ici. Au cas où. »

Bar-tabac


C'est Jérôme qui nous a raconté comment ça s'était passé. En même temps qu'il parlait, il arrêtait pas de mettre en avant son bras bandé. Comme si c'était la preuve qu'il était devenu un vrai dur. Il était passé en sur-régime, complètement excité. « On s'est pointé là-bas vers les onze heures du soir. Y avait plus aucune lumière et on s'est approché tranquille mais sans hésitation. Pat c'est comme s’il allait faire les courses. Il a peur de rien ce mec». Moi, je m’suis demandé si c’était pas pasque des fois il était un peu perdu et qu’y se faisait chambrer, qu’il fonçait comme ça Pat. J’te jure, des fois t’avais l’impression qu’il avait pas de limites. Genre le mec qu’a un truc à prouver, ou qu’est juste à côté de la plaque.


Et puis Jérôme s’est arrêté de parler, comme s’il réfléchissait ou comme s’il se revoyait là-bas. « Ce qu'on avait pas prévu, c'est le clebs. C'était un truc de dingue, putain. De dingue ! On était devant la porte à regarder comment on allait crocheter cette serrure quand tout d'un coups cet énorme machin nous a sauté dessus. »


Jérôme était comme fasciné par ce qu'il nous racontait. Fasciné par lui-même. « Le chien m'a chopé le bras. C'était comme une putain de serre qui me verrouillait et me tirait. Pat, lui, il a pas hésité. Il a levé le pied de biche qu'on avait pris pour la porte et il l'a balancé sur le crâne du clebs. Ça a fait un putain de bruit. C'était comme un craquement, comme quand tu casses une grosse branche toute sèche. Le chien est tombé et s'est mis à couiner. Purée, on a cru que ça allait réveiller tout le quartier. »


Pat avait achevé le chien. Après ils avaient attendu cinq bonnes minutes. D’un côté, ils avaient envie de partir en courant. Mais maintenant qu'ils étaient là, ils voulaient pas avoir fait tout ça pour que dalle ! Comme rien ne se passait, ni bruit, ni personne qui se pointait, ils avaient crocheté la porte avec le pied de biche. En franchissant le seuil, Pat avait ouvert son blouson pour bien montrer à Jérôme qu'il était pas venu sans rien. Pour qu'il voit bien la crosse striée du flingue qui dépassait de sa ceinture.


« Faut dire qu'après le coup du clebs, disait Jérôme, on savait pas si la vieille allait pas se pointer. De toute façon, on l'aurait bien reçue » mais il n'y avait pas de vieille et pas beaucoup de fric non plus. « Cent-cinquante balles. Vous vous rendez compte. A peine une poignée de biftons ! Bon mais maintenant on est rodé, disait Jérôme. On sait comment ça marche et la prochaine fois on se fera beaucoup plus. » Pour cette fois, il avait à peine pu rembourser Septembre noir qui lui avait avancé une dose de coke. Le Maroc ce serait pour une prochaine fois.


Police on my back


Depuis la salle de classe, on a bien vu la voiture de police qui était garée devant le collège. Romain m'a regardé avec un air préoccupé. Après on a vu les deux flics. Ils étaient en train de parler avec Mme Lemaire. Elle s'est tournée et ils l'ont suivi dans la salle des profs.


A la pause Jérôme s'est tiré. Il a dit qu'il fonçait aux Libellules pour prévenir Pat. Qu'il fallait planquer le flingue et la dope, et aussi que s’il le fallait, ils trouveraient bien où se planquer eux aussi. Que c'était pas une cavale qui allait lui faire peur. On aurait dit que tout ça c’était un jeu pour Jérôme. Il se prenait pour Al Pacino dans Scarface.


Après les cours, on a croisé Mme Lemaire et Anouk a joué la naïve. Elle a demandé pourquoi il y avait la police au Collège. Mme Lemaire a eu une sorte de petit sourire en coin, genre « Alors on a pas vraiment la conscience tranquille ». Mais elle nous a quand même dit que c'était parce qu'une fille de deuxième avait fuguée et qu'ils voulaient savoir si les élèves de sa classe avaient une idée d'où elle aurait pu aller. Ce con de Jérôme était encore parti en roue-libre pour rien.


Les flics avaient que dalle à voir avec leur bar-tabac et le chien mort de la vieille.

Pat


Le bruit de la sonnette résonnait encore dans la tête Pat. Jérôme avait pas levé le doigt avant que la porte s’ouvre et Pat, le bruit lui avait vrillé le crâne comme un sifflement d’serpent. Jérôme était même pas rentré. Il lui avait juste balancé que les flics arrivaient et qu’il fallait se casser fissa. Il avait même dit « prends ton gun, on sait jamais. »


Après que Jérôme se soit tiré en descendant les escaliers quatre-à-quatre, pour pas se retrouver coincé dans l’ascenseur si les keufs étaient déjà là, Pat entendait plus rien d’autre que cette putain de sonnerie. C’est comme quand une alarme sonne et qu’elle remplit tout l’espace dans ton crâne. Ça devenait difficile de réfléchir mais ce qui était sûr c’est qu’il y retournerait pas. Que ces flics de merde l’embarqueraient pas. Au fonds de lui, il savait qu’y avait pas d’autre solution.


Il a sorti la feuille pliée avec la poudre que Ken avait planqué derrière son étagère. Il la sniffait la dope directement dans la feuille mais il avait des larmes qui tombaient dedans et qui collait le truc. Il chialait pasque il s’était mis à penser au chien. Il était là couché sur son pieu, le visage plein de poudre à sangloter sur ce malheureux clebs. Pourquoi il avait été là ? il aurait tellement aimé le serré dans ses bras. Mais il ne voulait pas se mentir, il l’avait tué.


Maintenant, il faisait de plus en plus chaud et la roue rouge n'arrêtait pas d'accélérer. Elle commençait même à se démultiplier. Maintenant Pat était sur un circuit de moto, avec toutes ces roues qui avaient envahi la chambre et qui tournaient de plus en plus vite. Heureusement qu'Elvis avait cette voix chaude et forte. Cette voix apaisante.


Il disait « Pat, si on s'envole, ils nous rattraperont jamais. On pourra aller où on veut. On pourra même aller partout». Et en même temps qu'il disait ça Elvis lui souriait. Il avait exactement le même sourire que Max, le frère de Léa. C’est ça qui l’a décidé. Quand la fenêtre s'est ouverte, les roues ont commencé à ralentir et c'est comme si un chemin de vent s'était déroulé vers le ciel.


Il pensait à ce sourire et ce tapis de vent devenait un souffle qui l'aspirait.


L’été indien


On venait de passer les épreuves de la rentrée. Je m'en souviens pasque comme c'était la troisième année, on s’était tous mis à bosser plus sérieusement. Ça veut dire qu’on s’était mis à relire nos cours et qu’on fumait un peu moins de joints la journée.


Quand c'est l'automne et qui fait chaud comme au printemps, y parait qu'on appelle ça l'été indien. C'était peut-être pour ça que les choses paraissaient un peu irréelles et que nous on n'arrivait pas à y croire. Il y avait déjà des feuilles qui étaient tombées. Elles maculaient l'allée de taches rouges et jaunes.


Ouais je m’souviens bien de ce matin-là. Il y avait beaucoup de monde du quartier des Libellules et toute sa classe de l'école des Marronniers qui avait eu un congé exceptionnel. Mais personne ne parlait. Anouk disait qu’on était tous à l’intérieur de nous-même, pasque c’est là qu’il était pour la dernière fois et que nous, on voulait être avec lui pour lui dire ce truc qu’on lui avait jamais dit à Pat. Qu’on l’aimait.


En marchant dans la longue allée baignée de soleil, tous ces pas faisaient voler les feuilles rouges et jaunes comme des papillons fatigués. C’était comme si la terre voulait s’ouvrir pour qu’on avance tous ensemble avec lui et qu’on soit plus jamais séparé. C’était un long cortège silencieux. Juste des fois on entendait comme un gémissement que nos poitrines serrées pouvaient pas s’empêcher de laisser sortir. On voulait juste pas y croire.

Léa et Anouk étaient restées derrière avec son père qui les serrait fort contre lui. Devant, il y avait une délégation de Hell's qui avançaient la tête basse et un poing sur le cœur. Ils avaient tous leur perfecto noir avec le sigle en tissu cousu dans le dos. Y en même un qui portait une sorte d’écusson avec une moto dorée dessinée dessus. Sûr qu'il aurait été super fier de voir ça, Pat.


La Tour des Libellules


On est allé à la Tour des Libellules deux jours après l’enterrement. Tout le quartier parlait que de ça. Quand on a sonné, c'est la voisine qui nous a ouvert. On lui a dit qu'on était des amis de Pat et qu'on venait voir sa mère. Romain il a dit « c'est pour les condoléances ».


La voisine nous a dit d'entrer et on l'a suivi dans la cuisine où la mère de Pat était assise sans rien dire, en fixant le plastique de la table. Elle était caissière à la Coop des Libellules, la mère de Pat. Elle avait pris deux jours de congés. « C'est qu'il faut encaisser » a dit la voisine en se rasseyant à côté d'elle. Nous, on savait pas trop quoi dire. « Josiane, elle a dit la voisine, y a des amis de Pat qui sont là. » Elle, elle avait l'air de pas être là, Josiane. Mais quand elle a tourné la tête et qu'elle nous a vu, elle s'est levée et nous a embrassé tous les quatre, Romain, Anouk, Léa et moi. Elle nous a serré fort et un peu trop longtemps, comme si on était de la famille.


Après nous avoir serré dans ses bras, elle nous a dit qu'on connaissait le chemin et qu'elle avait pas besoin de nous accompagner. Ça nous a fait bizarre d'être dans la chambre de Pat. On était là, tous les quatre et c'était comme si on l'attendait et qu'il allait arriver d'une minute à l'autre. Mais on savait qu'il allait pas venir. Qu'il rentrerait plus jamais dans cette chambre.


On s'est demandé si le paquet était toujours sous le lit mais aucun de nous n'a osé glisser la main sous le matelas. Comme si le crotale aurait pu nous mordre. On est pas resté longtemps. Les deux filles ont posé sur son oreiller le bouquet de fleurs qu'elles avaient cueilli dans le jardin du pavillon d’Anouk. Je me souviens que sur une sorte d'étagère il y avait une figurine en plastique. C'était un rocker avec une guitare, je crois bien que c’était Elvis, à cause de la banane, et ça m'a fait penser à Romain. J'ai regardé Anouk et j'ai pensé qu'un jour Romain et elle se marierait sûrement, comme si tout était déjà écrit. Comme si l'histoire de Pat avait elle aussi été déjà écrite.

C’est en allant lui dire au revoir que Josiane a ouvert un tiroir de la table de la cuisine et qu’elle en a sorti une enveloppe. Elle me l'a donné sans me regarder, comme si elle m'avait tendu un ticket de caisse. Il y avait juste mon prénom écrit au feutre dessus. En grosses lettres majuscules un peu tremblées.


Plus tard, quand on est reparti, dans l'ascenseur qui descendait du 12ème étage de la tour des Libellules, Anouk elle a dit que c'était pour ça « pour des gens comme ça » qu'elle voulait faire assistante sociale. Comme son père. Pour aider les gens comme la mère de Pat. C'est vrai qu'elle avait un visage fatigué et le dos un peu vouté Josiane et on voyait bien que tout ça c'était lourd pour elle. Mais on voyait bien aussi qu’elle avait pas le choix. Et moi, j’comprenais pas trop comment un assistant social il pouvait changer ça. Comment il ferait que le lendemain matin, Josiane elle serait pas assise à la caisse de la Coop avec tous les gens des Libellules qu’y passeraient devant elle et qu'elle, elle devrait rester assise là, exposée au regard des autres à additionner des boîtes de conserves, des steaks surgelés et des cannettes de bière.


Caroussel


J'avais mis la lettre dans ma poche. Même s’ils se demandaient tous pourquoi Pat m’avait laissé une enveloppe et ce qu’il pouvait bien y avoir dedans, personne ne disait rien. Mais c'était comme si j'avais un truc brûlant contre ma jambe, un truc radioactif qui allait finir par s'imprimer sur mon corps si je le laissais là.


Alors, dès qu'on est arrivé en bas, je suis parti vers la place de jeu des Libellules. Une fois assis sur le petit banc du carrousel, j'ai ouvert la lettre qui m’cramait les doigts. Avant de sortir la feuille mal pliée qu’il y avait dedans, je me suis souvenu de la première fois où j’avais rencontré Pat, quelques mois plus tôt sur ce carrousel, quand Jérôme voulait qu’Anouk et Léa fassent les putes pour cinq acides. Quand Pat était arrivé en roulant des mécaniques avec son perfecto noir, je m’étais dit qu’il avait l’air d’un type un peu perdu mais moins pourri que tout ce qui trainait dans le coin ce soir-là.


J'ai ouvert l'enveloppe. Y avait qu'une feuille dedans. C'était pas toujours facile à lire et on voyait bien que Pat avait eu de la peine à l'écrire cette lettre. Peut-être même, je me suis dit, que c'était la première et la seule lettre qu'il avait écrite de toute sa vie. Ses phrases étaient courtes et simples. Il avait juste écrit « J’aurais vraiment voulu mieux te connaître. T’es vraiment un mec cool Max. Change jamais. M’en veux pas. Mais j’veux pas y retourner, j’veux plus qu’y m’enferment. Plus jamais. Je voulais te dire merci de pas m’avoir jugé. De pas avoir ris comme les autres. Pour de vrai, j’voulais t'embrasser le soir de la fête chez Jérôme. J'ai pas osé. Voilà, j’voulais juste que tu saches que c’est toi qui serras dans mon cœur quand j’vais partir.» Et en plus gros il avait écrit « Merci».


Je repensé à Pat quand il me serrait dans ses bras en chialant. Alors j’ai sorti mon Zippo et j’ai regardé la lettre se tortiller en cramant au milieu du carrousel pour les enfants. Maintenant qu’il était parti ça servait à rien que dans l’Quartier on se mette à dire que Pat c’était le Hell’s qu’avait envie d’embrasser des mecs.


Je me suis aussi souvenu qu'un soir Pat nous avait raconté qu'une fois où il était bourré, avec son frangin Ken ils avaient tout démoli dans un bar. Quand les flics se sont pointés son frangin s’était tirés mais pas lui. Il était fier d’avoir dénoncé personne Pat, mais il avait tout pris dans la gueule et il s’était tapé trois semaines de taule. Il nous a rien raconté de plus mais il nous avait dit qu'après ça il voulait plus jamais être enfermé. Que depuis la fenêtre de sa cellule, il voyait des mouettes dans les champs et qu’elles, elles pouvaient s'envoler quand elles voulaient. Alors il avait crié « plus jamais » en secouant sa grosse tête et moi j’avais pas pu m’empêcher de sourire.


Quand on était allé saluer la mère de Pat, on avait bien vu qu'il y avait encore la marque du corps dans le gazon pelé qui servait de terrain de foot aux enfants, juste au pied de la tour des Libellules. Jérôme qui veut toujours en rajouter, il a dit que quand tu tombes de cette hauteur, tous tes os y sont cassés en mille morceaux, que ça devient des miettes tellement légères que ça fait comme une voie lactée dans ton corps.

 

Moi, je m’suis dit qu’il avait voulu faire comme les mouettes, mais Pat, lui, il était beaucoup trop lourd pour voler.

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